mercredi 27 septembre 2017

Mystique & Laïcisme



"Jamais l'empreinte laissée par cet archipel polynésien sur moi ne s'effacera. Je reste convaincu qu'on entend rien à la Polynésie si on feint d'ignorer les rapports quasi bibliques que la population entretient avec les éléments. Vouloir faire respecter le culte de la raison laïque au milieu du Pacifique est une idée toute métropolitaine. Il y a là-bas une fois simple que j'aime, une foi sans nuages.
Pour pénétrer en profondeur les consciences polynésiens, il faut du temps et accepter les explications irrationnelles, accepter de se soumettre au mystique. Chez les Polynésiens, la raison est soumise à la foi. Cette soumission n'est jamais chez eux une abdication. Rien n'est douteux, rien n'est obscur et pourtant aucune vérité ne leur fait peur. C'est une logique qui peut dérouter les sceptiques."
Ocean's Songs, Olivier de Kersauson.

"La démystification vise à rendre les personnes et leur conduite dociles aux lois du monde des machines."
Junger.

"Vivre en ponctionnant ce qu'il faut dans les bois garantit le bonheur. Ces hommes sont autonomes dans l'ogre des choses pratiques mais restent liés aux traditions des pères. Ils se tiennent aux antipodes des libres-penseurs qui ont arraché les liens à Dieu et aux princes mai dépendant de Lal ville et des services pour se nourrir, se déplacer et se chauffer. Qui a raison? Le moujik autarcique qui remet son âme au ciel mais ne pénètre jamais dans un magasin? Ou le moderne athée, affranchi de tout corset spirituel, mais qui est contraint de téter les mamelles du système et de se plier aux injonctions imposées par la vie en société? Faut-il tuer Dieu, mais se soumettre aux législateurs, ou bien vivre libre dans les bois en continuant à craindre les esprits? L'autonomie pratique et matérielle ne semble pas une conquête moins noble que l'autonomie spirituelle et intellectuelle. "L'on oublie que c'est surtout dans le détail qu'il est dangereux d'asservir les hommes. Je serai pour ma part porté à croire la liberté moins nécessaire dans les grandes choses que dans les moindres (...), écrit Tocqueville au chapitre De la démocratie en Amérique consacré à l'"espèce de despotisme que les nations démocratiques ont à craindre". Ce soir, vidant les bouteilles avec les coureurs de la taïga, je choisis mon camp. Pour les dieux, les princes et les bêtes, et contre le code pénal!"
Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson.

Liberté

"La liberté se trouve dans l'idée d'abandonner son libre arbitre. "

"Une fuite, la vie dans les bois? La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l'habitude donnent à l'élan vital."



"En Russie, la forêt tend ses branches aux naufragés. Les croquants, les bandits, les coeurs purs, les résistants, ceux qui ne supportent d'obéir qu'aux lois non écrites, gagnent les taïgas. Un bois n'a jamais refusé l'asile. Les princes, eux, envoyaient leurs bûcherons pour abattre les bois. Pour administrer un pays, la règle est de le défricher. Dans un royaume en ordre, la forêt est le dernier bastion de liberté à tomber.
L'État voit tout; dans la forêt, on vit caché. L'État entend tout; la forêt est nef de silence. L'État contrôle tout; ici, seuls prévalent les codes immémoriaux. L'État veut des être soumis, des coeurs secs dans des corps présentables; les taïga  ensauvagent les hommes et délient les âmes. Les Russes savent que la taïga est là si les choses tournent mal. Cette idée est ancrée dans l'inconscient. Les villes sont des expériences provisoires que les forêts recouvriront un jour. Au nord, dans les immensités de Yakoutie, la digestion a commencé. Là-bas, la taïga reconquiert des cités minières abandonnées à la pérestrioka. Dans cent ans, il ne restera que des ruines enfouies sous des frondaisons. Une nation prospère sur une substitution de population: les hommes remplacent les hommes. Un jour, l'histoire se retourne, et les arbres repoussent."

"les hippies fuyaient un ordre qui les oppressait. Les néo-forestiers fuiront un désordre qui les démoralise. Les bois, eux, sont prêts à accueillir les hommes ; ils ont l'habitude des éternels retours.
Pour parvenir au sentiment de liberté intérieure, il faut de l'espace à profusion et de la solitude. Il faut ajouter la maîtrise du temps, le silence total, l'âpreté de la vie et le côtoiement de la splendeur géographique. L'équation de ces conquêtes mène en cabane."




Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson.

jeudi 7 septembre 2017

Le Voyage sur la mer, Ocean's Songs

Ocean's Songs, Olivier de Kersauson





le Voyage sur la mer

"C'est toujours comme ça que j'ai vécu le voyage. Cette infinité de bleus, de lumières, et ces arrivées de nuit ouvrent mon coeur en deux. Je voyage pour la nuit, qui est forte, lourde, présente, épaisse, dense, et qui est digne de l'absolu que je recherche depuis mes vingt ans. Les paysages, les endroits, les villes traversés ne figurent pas pour autant dans mon herbier car je ne garde rien de matériel de mes passages. Mais il est aussi important de dire que je retrouve cet absolu du voyage maritime dans le rire des gens que je rencontre.
Je suis un animal humain qui refuse les larmes. Elles sont pour moi comme toutes les adresses chiffonnées que j'ai perdues. Probablement des évasions d'êtres chers que j'ai refoulées et qui m'apparaissent parfois comme une crête de vague. Mon acrobatie consiste à échapper au piège des larmes. Ne jamais se laisser toucher par l'archer du malheur exige de porter une armure. Si bien que je me dis que je dois dormir avec depuis soixante-quatre ans. Parfois, elle grince mais, pour autant, elle ne me pèse pas.
Il n'y a jamais eu un appareillage qui n'ait été un bonheur, il n'y a pas une manoeuvre qui n'ait été un plaisir, il n'y a pas un changement de mer, de couleur, de direction de vent, qui n'ait été une conquête supplémentaire sur ma route de marin. Car naviguer, c'est servir la beauté du monde. C'est une vie dense que celle de marin, une vie remplie et couturée. La navigation est une science sévère qui procure des plaisirs vernis de frais. Je pense que naviguer est un exercice de foi. J'ai tiré du bien et de la vertu de ce métier parce que je l'ai pratiqué librement.

J'ai vécu dans l'idéal du navigateur-voyageur que je me suis construit. Je suis comme le chasseur mais à la seule différence que je n'accroche pas au bois de cerf mon feutre quand je rentre de mes grandes battues transatlantiques. 
J'ai cherché ces trophées à coups de dents (...). Le reste du temps à terre, je ne sers à rien. En mer, je sers à quelque chose, j'ai une raison d'y être car le marin se nourrit de périls. (...)
Ma pensée ne se repose qu'en mer. Je ne fuis pas mes semblables. D'abord, pour être honnête, ils ne m'intéressent qu'assez peu pour que je les boude vraiment. Je vais en mer pour puiser une réserve d'érudition. J'ai besoin de ce parfum du large qui me fortifie. Mon coeur se retire des sens giratoires. Il est comme neuf. Je vais vers cette restitution envisagée depuis quarante ans. Vers les propriétés morales laissées par Tabarly, vers les griffures de la mer."

"Et ce qui fait la beauté des choses, c'est notre attitude personnelle"




"Et ce qui fait la beauté des choses, c'est notre attitude personnelle", Olivier de Kersauson.

mercredi 19 juillet 2017

Le Caire confidentiel : "On ne gagnera jamais contre le Mal. Il faut le faire - pas parce que cette lutte est efficace, mais parce qu'elle est belle."






Dans la boursouflure de la nuit, la noirceur de l'âme humaine suit de son ombre les sombres destins de femmes livrées à la cruauté d'un monde d'hommes corrompus et sans merci. Ces hommes, loups avides, errent, se terrent, dans un monde déchiré par l'argent et la violence, ou honneur et fierté sont livrés en pâture aux pires vices du genre humain. Dans la moiteur et la crasse de la ville, Tarik Saleh dessine les contours glacés d'un monde dominé par la cupidité, la peur et la perfidie. 

Des chants sublimes, bribes de poésie et de liberté, voix humaines en terre de feu, survolent parfois le débit incessant de la laideur et de l'oppression, scandant par leur fragilité, leur légèreté sourde, les prémices d'une révolution historique tournée vers la liberté et le respect des êtres et des mémoires. La grâce, la pureté de ces voix qui surgissent, ombres furtives et lumineuses, heurtent de plein fouet le commandant Nourredine, protagoniste enlisé dans une vie faite d'automatismes et de désillusions, de petits calculs et de viles ambitions. Celui-ci entrevoit à nouveau le faisceau de la vérité, et s'éveille à sa façon à la justice, à l'équité et au Bien. La compassion et la droiture se fraient donc malgré tout un douloureux chemin sans issue et sans retour possible, dans le pas claudicant d'un héros à contre courant, et à travers une faune urbaine toujours plus menaçante. L'aube qui point porte en effet en elle son lot d'espoirs déçus et de vaines luttes, celles qui saisissent les hommes de foi et de paix dans un monde impitoyable qui n'a que faire de leurs infantiles babillages. Car ces chants de toujours, hymnes à l'amour immuables et éternels, témoins d'un raffinement à peine supportable dans un récit marqué par la lourdeur des faits et la dureté des maux, tournent court quand la trivialité de la vie reprend ses droits et jette à la figure de l'innocence le monstrueux embryon du Mal, défigurant ce qui un temps, avait repris forme humaine. 
Alors que faire? Doit-on abandonner tout combat au profit du salut terrestre et du "flouze"?

Et Tarik Saleh de conclure, dans une interview l'obs:
"On ne gagnera jamais contre le Mal. Il faut le faire - pas parce que cette lutte est efficace, mais parce qu'elle est belle."




lundi 10 juillet 2017